La théorie religieuse de Holbach en terrain politique malien

Les réalités actuelles au Mali nous amènent à recourir à l’œil religieux de Holbach pour mieux comprendre ce paradoxe qui plane juste au-dessus de nos têtes. L’ignorance amène le peuple à défendre des opportunistes politiques dans leur lutte.

Si certains philosophes ont reconnu des vertus à l’ignorance en lui accordant la dénomination de sagesse, Holbach voit plutôt un vice dans l’ignorance. Dans sa théorie de l’aliénation religieuse, ce philosophe du 18e siècle ne fait aucun doute que le peuple soit entraîné volontairement dans cet état d’ignorance pour servir à la satisfaction d’intérêts. Notons que ce philosophe athée voit plutôt la religion comme une forme de politique.

De l’aliénation politique

« Si le peuple pouvait comprendre en quel abîme l’ignorance le jette, il secouerait bientôt le joug de ses indignes conducteurs, car il est possible de laisser agir la raison sans qu’elle découvre la vérité. » Ce passage de Paul Henri Thiry, baron Holbach, contenu dans son livre « Traité des trois imposteurs : Moïse, Jésus et Mahomet », sied bien au contexte malien. En effet, bien vrai que critiquant l’aliénation religieuse, il est évident que certains passages de ce livre soient extensibles au domaine politique pour parler d’aliénation politique. Des opportunistes ont voilé la raison du peuple pour le forcer à les suivre dans leur guette d’appâts de gain.

Un peuple chiffon

On emprisonne la raison du peuple pour l’empêcher de découvrir la vérité. Cette méthode constitue pour ces opportunistes la seule manière de parvenir à leurs desseins.

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Le contexte malien d’aujourd’hui nous amène à nous interroger de la culture du peuple, du citoyen malien. Hier, nous dénoncions son sommeil dogmatique, mais aujourd’hui il se laisse finalement malmener en raison de l’ignorance.

Le citoyen malien n’est-il pas devenu un instrument entre les mains de certains opportunistes politiques et religieux qui l’utilise pour atteindre leurs fins ?

Raison dans les fers

C’est ce qui amène d’ailleurs Holbach à souligner : « Il importe trop à ces imposteurs que le peuple soit ignorant, pour souffrir qu’on le désabuse. Ainsi on est contraint de déguiser la vérité, ou de se sacrifier à la rage des faux savants, ou des âmes basses et intéressées. » La description parfaite de la scène politique et sociale malienne d’aujourd’hui.

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 Les contestations postélectorales lors de l’élection présidentielle de 2018 en sont quand même une preuve. Le peuple a battu le pavé auprès de certains hommes politiques, mais qui ont fini par rejoindre le chef d’État contesté. Qu’en est-il du cas de celui qui a été appelé hier « le guide de la révolution malienne » ? Mohamed Youssouf Bathily communément appelé Ras Bath a aussi malmené le peuple. La quasi-totalité des Maliens l’a suivi comme un messie alors qu’il ne défendait que ses propres intérêts.

Tout le monde voit aujourd’hui la réalité en face. Beaucoup commencent à lâcher ce guide. C’est cette peur qui amène ces endoctrinaires à tenir le peuple dans l’ignorance.

Mobilisation du vendredi 5 juin

La grande mobilisation des organisations politico-religieuses, invitant le peuple à descendre dans les rues, le vendredi 5 juin 2020, pour réclamer le départ du chef de l’État n’est qu’une confirmation de ces assertions d’Holbach. Car, à supposer qu’IBK accepte de démissionner, à qui profitera cette démission ? Nous doutons fort que ce soit au peuple. Quelle alternative ces hommes ont pour extirper le Mali de l’ornière ? Nous ne pensons pas que ces opportunistes y ont pensé. Qui pour prendre la tête du pays ? C’est là où le chaos passera. Puisque tout le monde voudra devenir président par intérim. Une situation qui ne contribuera qu’à aggraver la situation dans laquelle nous vivons présentement.

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Dans son ignorance, le peuple ne sait même pas que cette manifestation, dans sa forme, est anticonstitutionnelle et viole les mesures préventives contre le coronavirus, notamment l’interdiction des grands rassemblements de plus de 50 personnes.

L’ignorance aveugle

Le peuple malien ne voit pas ces paramètres parce qu’on ne lui dit jamais la réalité des choses. Il est comme le prisonnier de la caverne de Platon qui prend l’apparence des choses pour la réalité véritable. Mais l’ignorance du peuple malien est faite de façon volontaire. Parce que la découverte de la vérité ne peut qu’entraver l’intérêt de ceux qui l’asservissent.

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Soulignons quand même que d’autres participeront à cette manifestation non pas par ignorance, mais bien pour d’autres motifs comme la colère et la haine à l’égard du régime, les multiples et incessantes déceptions du régime, le grand désespoir causé par la dégradation de la situation socio-politique-sanitaire.

Aujourd’hui, une chose est sûre, l’objectif de cette mobilisation ne va nullement dans l’intérêt du Mali. Mais il est important de noter que la vérité finira toujours par jaillir au grand jour.

Togola

Phileingora

Fousseni Togola est né à Fana, dans la région de Koulikoro. Il a obtenu son baccalauréat au lycée Cabral de Ségou, au Mali. Aujourd’hui, M. Togola est détenteur d’un Master en philosophie, obtenu à l’École normale supérieure (ENSUP) de Bamako. Présentement, il est professeur de philosophie, journaliste-blogueur, écrivain et Mondoblogueur. Il est auteur de « La société close et ses militants » et de la « Féminitude » et de « Le Mali sous IBK : sept ans d’obscurantisme » qu’il a publié sous le pseudonyme Chiencoro. M. Togola est membre de la Communauté des blogueurs du Mali (DONIBLOG) et contributeur à Benbere, plateforme des blogueurs maliens. Fousseni Togola est fondateur et directeur de publication du site web d’informations générales, d’analyses et d’enquêtes phileingora.org. Il occupe le poste de rédacteur en chef adjoint au journal malien Le Pays. En 2020, il a été nominé au prix Mali Média Award (MAMA).

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