Ousmane Sow, ancien réalisateur et auteur : « Mon ambition était d’écrire une pièce de théâtre pour le poissonnier »

Après la publication du livre « Quarante petites années de théâtre », l’auteur Ousmane Sow, ancien metteur en scène au Mali, nous explique l’évolution du théâtre malien ainsi que les tares de cet art.  

Le pays : qu’est-ce qui vous a inspiré à écrire « Quarante petites années de théâtre » ?

Ousmane Sow : tout est allé si vite, c’est-à-dire que le temps était rempli et on ne tenait pas compte de sa longueur. Je me rappelle bien comme si c’était hier. Les années sont courtes parce qu’elles sont remplies.  

Votre ambition était la valorisation d’un théâtre d’expression malienne. Où en sommes-nous aujourd’hui avec cette voie que vous aviez montrée ?

Ce livre est d’abord la restitution de l’histoire du théâtre malien. Ce théâtre qui a connu beaucoup de soubresauts, beaucoup de péripéties. Ce théâtre ne s’est pas forgé en un jour. Il y a eu beaucoup d’étapes. D’abord, la compagnie du théâtre national qui a été créée par Abdoulaye Diarra en 1970. Un acteur qui, après sa sortie de l’INA a su regrouper autour de lui, tous ses amis pour mettre en place la compagnie du théâtre national. Un théâtre d’expression française.

Le groupe dramatique vient après la compagnie malienne. C’est à la création du théâtre national qu’il y a eu des formations comme le Ballet, l’ensemble instrumental, le BADEMA et le groupe dramatique qui s’occupait uniquement du théâtre. Un théâtre d’expression française.

Le « Koteba » est venu après le groupe dramatique dont la première pièce était « Tiètemalo ». Le Koteba parlait des artistes, des acteurs, comme si c’était un art mineur.

L’acteur était considéré comme quelqu’un qui jouait le théâtre, dans le langage courant. C’est à partir de cette époque qu’on a eu la conscience qu’on s’ouvrait vraiment au public alors que jusque-là, on avait que des étudiants, des lettrés, comme public.

 Après « Tiètemalo », on a vu l’enthousiasme du public et on a commencé à monter des pièces en Bambara.

Le « Koteba » aussi a connu des étapes. La première partie était basée sur l’improvisation, la deuxième sur les textes écrits par des vrais auteurs.

Tout comme Molière a fait de la comédie d’ARTE, un théâtre d’improvisation, c’était de même à l’époque.

De nos jours, on entend de plus en plus que le théâtre malien a échoué dans sa production. Selon vous, qu’est-ce qui explique cet échec ?

Le théâtre malien n’a pas échoué. Seulement, le théâtre ne progresse plus. L’expérience apportée par des auteurs dramatiques dans le temps n’a pas été suivie, car les gens n’écrivent plus.

 Il n’y a pas d’auteur qui écrit la pièce avant la mise en scène. Or une pièce n’est vraiment mure que si elle est écrite par un auteur.

Quand je venais après mes études de la mise en scène, il y avait « Bougougneri » qui était en souffrance sur la scène malienne. À l’époque, il n’y avait pas l’écriture, chaque acteur se contentait de dire : « Il faut dire comme ça », «  il ne faut pas dire comme ça ». La pauvre se démenait sur la scène, elle était débordée.

 C’est lorsque j’ai vu cela que je me suis dit qu’il fallait vraiment un auteur dramatique.

S’il ya un auteur dramatique, les auteurs, un metteur en scène, chacun dans son rôle, l’acteur ne peut pas se substituer à l’auteur. L’acteur joue, le metteur en scène met en scène. Cela amoindrit le théâtre. Il faut comprendre que c’est l’auteur qui jette les bases de la pièce. Il est armé pour uniquement écrire les pièces de théâtre.

Aujourd’hui, les gens n’écrivent pas. Ils font tout le travail dans l’improvisation. Même les humoristes qui sont actuellement la base du théâtre malien n’écrivent pas. Ils pensent que dans l’humour, on n’écrit pas, alors que ce n’est pas vrai.  

Le théâtre n’a pas échoué, mais c’est l’expérience qui n’a pas été répétée plusieurs fois. L’auteur n’a pas sa place encore dans le théâtre malien. Ce qui est dommage.

Si l’on regarde, le succès est tellement facile aujourd’hui. Il suffit d’un rien pour que le public adhère. Mais franchement on voit les acteurs sur la scène, mais sans travail de fond. Je crois qu’ils sont un peu laissés à eux-mêmes. Tout le monde est devenu acteur ou humoriste, parce que tout simplement il y a de l’argent.

Si l’on vous demande de faire une classification du théâtre malien, que direz-vous ? Le théâtre d’avant la colonisation est-il de même que celui d’aujourd’hui ?

Nous tenons encore les mêmes tares. Dans la colonisation, c’est l’expression française qui est le nœud de la question.

Un jour, moi je me suis dit que toutes ces pièces qu’on a jouées en français n’étaient pas pour le grand public.

 C’est quand j’ai joué « Wari » que j’ai reconnu mon expérience pédagogique. «  Wari » était une pièce dans laquelle on trouvait des langages propres à notre société. Il y avait des poèmes, en Bambara, qui étaient très évocateurs.

 C’est autour de ces poèmes que j’ai construit cette pièce. J’ai écrit la charpente, il y’avait des poèmes très évocateurs que j’ai glissés dedans.

Mon ambition était d’écrire une pièce pour le poissonnier, pour le menuisier, pour celui qui ne comprend rien en français, une pièce adaptée à la réalité de notre société. Quand il n’y a pas une transmission de message clair dans un théâtre, la pièce ne joue pas son rôle.

Rappelez-vous, quand on a joué « Wari », cela a constitué une révolution. Certains disent même que c’est « Wari » qui a fait partir Moussa Traoré. Parce que dans ce théâtre, le public comprenait ce qu’on voulait dire à l’époque. Tous les méfaits de la politique, de la dictature sur la société ont été dénoncés dans ce théâtre. On ne pouvait pas mieux faire que ça.

Vous semblez être opposé au théâtre dit de sensibilisation. Tout théâtre n’est–il pas une sensibilisation ?

Tout théâtre sensibilise. Je veux parler de la sensibilisation qui a eu son époque, les gens sont passés par le théâtre pour émettre des idées en vue de sensibiliser sur, par exemple, comment cultiver la terre ou sensibiliser pour aller planter des arbres, faire de la vaccination, etc. Ces pièces qu’on peut appeler des sketchs de sensibilisation sont différentes de la pièce connue de théâtre. Une pièce de théâtre écrite est de la fiction. Elle tire sa source d’une histoire inventée.

Quel message avez-vous à lancer aux acteurs du théâtre malien d’aujourd’hui ?

Qu’ils ne se voient pas déjà au bout du tunnel. C’est encore loin le chemin à parcourir. Ils doivent se donner au travail et accepter de faire encore des efforts.

                                                                 Par Issa Djiguiba pour Le Pays

Phileingora

Fousseni Togola est né à Fana, dans la région de Koulikoro. Il a obtenu son baccalauréat au lycée Cabral de Ségou, au Mali. Aujourd’hui, M. Togola est détenteur d’un Master en philosophie, obtenu à l’École normale supérieure (ENSUP) de Bamako. Présentement, il est professeur de philosophie, journaliste-blogueur, écrivain et Mondoblogueur. Il est auteur de « La société close et ses militants » et de la « Féminitude » et de « Le Mali sous IBK : sept ans d’obscurantisme » qu’il a publié sous le pseudonyme Chiencoro. M. Togola est membre de la Communauté des blogueurs du Mali (DONIBLOG) et contributeur à Benbere, plateforme des blogueurs maliens. Fousseni Togola est fondateur et directeur de publication du site web d’informations générales, d’analyses et d’enquêtes phileingora.org. Il occupe le poste de rédacteur en chef adjoint au journal malien Le Pays. En 2020, il a été nominé au prix Mali Média Award (MAMA).

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