La dictature du crétinisme majoritaire

Dans son « Journal d’une recherche : de l’Être au Devenir », Anaïs Nin nous fait comprendre que nous ne voyons pas les choses telles qu’elles se présentent à nous ou encore telles qu’elles sont décrites dans les recueils. Nous les voyons par contre, telles que nous sommes, selon la vision de la doctrine à laquelle nous nous réclamons. Le courant de pensée auquel l’homme sympathise joue un aspect essentiel dans son processus de perception des situations auxquelles il fait face.

Friedrich Nietzsche, dans le « Gai Savoir », fait comprendre que les événements se déroulent cycliquement. Rien n’est nouveau et tout est la reproduction des faits antérieurs. Selon son hypothèse, « cette vie, tel que tu la vis et l’as vécue, il te faudra la vivre encore une fois et encore d’innombrables fois ; et elle ne comportera rien de nouveau, au contraire, chaque douleur et chaque plaisir et chaque pensée et soupir et tout ce qu’il y a dans ta vie d’indiciblement petit et grand doit pour toi revenir, et tout suivant la même succession et le même enchaînement ».

Limite du suffrage universel

En partant de ces deux points de vue, l’un sur la perception des faits et l’autre sur la manière dont les faits se déroulent, nous dirons pour notre part que les manifestations de masse populaire dans les rues de nos grandes villes montrent et démontrent les limites du suffrage universel : la démocratie représentative. Cette dernière, bien qu’elle soit le mode de désignation des dirigeants dans la plupart de nos Etats, est de plus en plus mise en cause dans sa pratique. Le peuple qui, dans la théorie, est détenteur du pouvoir politique est de plus en plus, dans les faits, un instrument pour accéder au pouvoir. Les aspirations qui l’animent sont moins prises en compte par les institutions. La plupart des lois et décisions que les dirigeants prennent sont contestées, c’est-à-dire elles ont du mal à réunir autour d’elles l’avale du peuple dans sa majorité. De même, elles étalent les insuffisances des législations en matière du contrôle des institutions par les citoyens. À ceux-là, il peut être ajouté, qu’elles relèvent des manquements de l’État de droit, qui a du mal à exister dans les faits et qui n’existe que dans les législations.

Nouvel outil de pression populaire

De nos jours, les constats ont révélé que les manifestations de masse populaire sont les nouvelles formes à travers lesquelles les citoyens imposent leur volonté aux dirigeants. Elles sont les recours que le peuple saisi pour s’exprimer, à chaque fois qu’il constate des dysfonctionnements dans l’application des textes ou suspecte qu’une décision va l’encontre de l’intérêt général.

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Toutefois, ces manifestations sont aussi le canal par lequel la majorité crétinisée et abêtie, de surcroit ceux qui s’intéressent peu à la chose publique, est utilisée par les populistes avec l’aide des nouveaux moyens de communication, de surcroit l’internet, pour confisquer le pouvoir aux dirigeants en place. L’intérêt suprême du peuple est l’argument mis en avant, bien que ce dernier ne soit qu’un prétexte pour parvenir à des fins personnelles.

Néanmoins, il faut reconnaitre la légitimité de la plupart des revendications. Les dirigeants dont les légitimités sont mises en cause sont ceux qui ont manqué à leur devoir régalien dans l’exercice de leurs fonctions.

Deux scénarios s’offrent

De plus en plus, ces manifestations de masse populaire, qui au début n’étaient que des revendications pour acquérir plus de droits et de libertés, de démocratie et l’arrêt de la corruption au sein des institutions étatiques ou encore la répartition saine et équitable des revenues de la Nation, se transforment en des renversements de pouvoir. Dans la majorité des cas, les pressions de la rue finissent par avoir le dernier mot sans grande violence sur les manifestants. Il s’agit du cas où elles contraignent les autorités à capituler, à faire des concessions ou à abandonner simplement leurs ambitions.

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Dans le cas contraire, où les autorités refusent d’abdiquer dès les premières ères des constatations et qu’au final les manifestations parviennent à les faire partir, il y a deux scénarios possibles. Le premier est la capitulation et le second est la destitution. Dans le premier cas, on parle de départ négocier, ce dernier résulte de la ruse et de l’habilité du premier chef à faire face aux revendications. Par contre, dans le second cas, on parle de départ forcé. Celui-ci est la conséquence de la gestion désastreuse de la crise. Il fait suite à un usage abusif de la répression contre les manifestants. Il arrive généralement à ceux qui, en réponse aux revendications, opposent une résistance farouche aux manifestants, en faisant un usage disproportionné de la violence. Le cas de Blaise Compaoré au Burkina Faso est un départ négocié contrairement au cas d’Omar El Béchir au Soudan du Sud qui est un départ forcé.   Mais de plus en plus, les résistances que certains dirigeants opposent aux manifestations de la masse populaire font que ces dernières se radicalisent. Elles se transforment en des rébellions ou en des affrontements sporadiques entre les forces de l’ordre et les contestateurs. Dans un tel scénario, la population civile, est celle qui paye le lourd tribut. Elle est celle qui est exposée en première ligne. Elle est confrontée entre autres à des maladies, à la famine, au manque d’eau potable, à l’exode forcé, au manque de source de revenus pour subvenir à ses besoins primaires, etc. L’état actuel du Yémen et de la Syrie est un exemple frappant. La prolifération des armes, l’accès moins difficile à celles-ci et l’implication des pays tiers dans les affaires internes des pays en crise sont des facteurs qui aggravent davantage les crises. 

Dictature du crétinisme       

De nos jours, elles sont les procédés qui sont empruntés par les populistes pour s’imposer dans la reine politique ou pour confisquer le pouvoir. La dictature du crétinisme majoritaire est celle qui est la mode. Elle est de plus en plus le moyen le plus facile qui permet de s’emparer du pouvoir. Elle réussit dans certains cas et d’autres non. Dans les deux cas, l’effondrement de l’État s’en suit. L’état actuel de la Libye et du Soudan du Nord atteste ce fait. Celui du Venezuela en phase d’être un échec en est un. Toutefois, les manifestations de la masse populaire ont permis d’apporter des changements dans certaines Nations. Elles sont devenues les principaux moyens d’acquisition de droit et de défense d’intérêts de masse. Les manifestations des gilets jaunes en France sont un exemple. Elles ont permis à des États de faire des transitions politiques, à d’autres, d’avoir des institutions fortes, plus de démocratie, de liberté, de justice et de droit. La Tunisie et l’Algérie sont des pays qui confirment ce fait.

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Cependant, la stupidité et l’ignorance populaires qui sont les manifestations de la dictature du crétinisme ont gagné les esprits pendant notre temps. De même, l’intelligence et la sagesse dans les conduites n’ont jamais été reléguées au second plan que pendant cette dernière. Cette dernière s’apparente à la période qui a vu surgir les idéologies nihilistes, au sens d’Ivan Tourgueniev non nietzschéen, qui a ébranlé les fondements de l’organisation des sociétés occidentales au début du vingtième siècle et qui ont conduit à l’avènement au pouvoir des hommes qui ont déclenché la pire guerre que l’humanité a connue jusqu’ici. Au jour d’aujourd’hui, nous assistons à l’émergence des idéologies nihilistes dans presque tous les États. Les contestateurs deviennent de plus en plus nombreux.

En épilogue, si bien qu’il avait été énoncé, notre société va mal, elle est malade du manque de l’état de droit, qui est à la base des idéologies nihilistes, qui elles aussi à leur tour sont les causes qui bouleversent nos sociétés contemporaines.

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Phileingora

Fousseni Togola est né à Fana, dans la région de Koulikoro. Il a obtenu son baccalauréat au lycée Cabral de Ségou, au Mali. Aujourd’hui, M. Togola est détenteur d’un Master en philosophie, obtenu à l’École normale supérieure (ENSUP) de Bamako. Présentement, il est professeur de philosophie, journaliste-blogueur, écrivain et Mondoblogueur. Il est auteur de « La société close et ses militants » et de la « Féminitude » et de « Le Mali sous IBK : sept ans d’obscurantisme » qu’il a publié sous le pseudonyme Chiencoro. M. Togola est membre de la Communauté des blogueurs du Mali (DONIBLOG) et contributeur à Benbere, plateforme des blogueurs maliens. Fousseni Togola est fondateur et directeur de publication du site web d’informations générales, d’analyses et d’enquêtes phileingora.org. Il occupe le poste de rédacteur en chef adjoint au journal malien Le Pays. En 2020, il a été nominé au prix Mali Média Award (MAMA).

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